Même le silence a une fin (Ingrid Betancourt)

Je connaissais peu de choses d’Ingrid Betancourt avant d’ouvrir ce livre: tout au plus qu’elle avait été enlevée par les FARC au début des années 2000 et était restée captive plusieurs années dans la jungle colombienne. Lorsqu’un ami très cher, dont les recommandations de lecture sont toujours pertinentes, m’a fait don de ce livre il y a quelques années, j’étais sûre d’y trouver de l’intérêt. J’avoue que j’ai repoussé plusieurs fois sa lecture par crainte de ne pas réussir à terminer le pavé (820 pages, quand même), de ne pas trouver l’énergie et la disponibilité d’esprit pour une lecture de longue haleine comme celle-ci. Quel meilleur moment que le confinement, donc, pour m’y attaquer? En tergiversant devant ma bibliothèque, le titre m’a attirée comme un aimant: c’était le moment! Je crois profondément que la lecture d’un ouvrage, quel qu’il soit, et le plaisir qui en découle (ou non), dépendent en partie du moment choisi pour s’y plonger. Je peux par exemple acheter un livre que je souhaite lire ardemment et le laisser dormir dans ma bibliothèque pendant des mois voire des années (L’idiot de Dostoïevski détient le record en la matière… 15 ans!). Ou bien commencer un livre et l’abandonner parce que « ce n’est pas le moment », pour le reprendre quelques semaines plus tard et y trouver du plaisir. Bref, le moment était venu de lire le récit qu’Ingrid Betancourt nous livre de ses années de captivité, comme un écho à l’enfermement tout relatif qui est le nôtre en ce moment.

Dans les cent, cent cinquante premières pages, l’arrogance d’Ingrid Betancourt et sa conscience d’elle-même m’ont quelque peu rebutée, voire agacée: je m’attendais à plus d’humilité. Sentant qu’en apprendre davantage sur son parcours était nécessaire pour mieux comprendre son témoignage, j’ai interrompu ma lecture pour consulter des articles la concernant. Quelle ne fut pas ma surprise en constatant que, pour la plupart, ses compagnons d’infortune avaient été tout sauf tendres avec elle à leur libération! Égoïste, hautaine, imbue d’elle-même, parfois cruelle, les qualificatifs semblaient conforter ma première impression. J’en ai fait part à l’ami qui m’a transmis ce livre qui, avec la sagesse et la tolérance qui le caractérisent, m’a répondu ceci: « N’oublie pas qu’Ingrid Betancourt est une grande bourgeoise, fille d’ambassadeur et femme politique ». Effectivement, je n’avais pas cet aspect-là en tête en débutant ma lecture, mais il lui a apporté un nouvel éclairage.

J’ai pris le parti de faire abstraction des témoignages que j’avais lus à son sujet et des polémiques, notamment concernant les conditions de son enlèvement et sa demande d’indemnisation à l’État colombien à sa libération, pour me concentrer uniquement sur son histoire et sa façon de la raconter. Si son style n’est pas à proprement parler beau ou agréable à lire, il est néanmoins fluide. J’ai beaucoup apprécié l’honnêteté et la sincérité dont elle fait preuve dans le récit des épreuves traversées. Sincérité, franchise, mais aussi pudeur, omniprésente dans ces plus de huit cent pages. Et il en fallait, pour réussir à transmettre toute l’horreur de certaines situations tout en ménageant la sensibilité du lecteur, pour lui faire toucher du doigt l’atmosphère pesante, la maltraitance, À ce sujet, Ingrid Betancourt écrit: « Dans le partage des souvenirs, une évolution se produit. Certains faits sont trop douloureux pour être racontés: en les dévoilant, on les vit à nouveau; en les taisant, on a l’espoir que, le temps passant, la douleur disparaîtra, qu’il sera possible ensuite de partager ce que l’on a vécu avec d’autres et de s’exonérer de son propre silence. Mais souvent, bien qu’il n’y ait plus de souffrance attachée au souvenir, c’est par respect d’autrui que l’on s’abstient d’en parler: on ne ressent plus le besoin de se libérer d’un poids, mais plutôt celui de ne pas abîmer l’autre avec les souvenirs de ses propres malheurs. Raconter certaines choses, c’est leur permettre de rester vivantes dans l’esprit des autres, alors qu’il nous paraît finalement plus convenable de les laisser mourir à l’intérieur de nous-mêmes. »

J’ai refermé ce livre avec des sentiments opposés à ceux évoqués au début de cette chronique. Au fil des pages, on assiste à la transformation d’Ingrid Betancourt et de ses compagnons, à la déchéance physique et morale, mais un éclat demeure chez cette femme formidable: le désir de liberté, de ne pas abandonner, au-dessus de tout et même du pire. Enchaînée à un arbre, isolée des autres otages, ne pouvant même plus assouvir les besoins du corps les plus primaires, son refus de plier est resté intact. Ses multiples tentatives d’évasion sont indéniablement la preuve de sa force de caractère, et de son esprit de fer. Finalement, l’arrogance, le sentiment de supériorité qui pointent dans la première partie du livre cèdent peu à peu la place à un long cheminement intérieur « non pour [s’] adapter à l’ignominie, mais pour apprendre à être une personne meilleure. ». La lucidité dont certains passages font preuve concernant son caractère et ses réactions me l’ont rendue éminemment sympathique et admirable: elle ne fait preuve d’aucune complaisance face à ses défauts et se juge même souvent sévèrement. Je ne sais combien de fois pendant ma lecture je me suis dit: « à sa place, je serais morte au bout de deux jours« .

Ce livre, nommé d’après l’un des derniers vers du poème « Pour tous » de Pablo Neruda (que je n’ai pas trouvé en français, mais que vous pourrez lire ici si vous comprenez l’espagnol), est sans conteste une de mes lectures les plus poignantes de ces dernières années. Ce qui m’a ébranlée, par-dessus tout, c’est que cette femme fût capable de ne jamais se soumettre devant la cruauté de ses ravisseurs: physiquement, peut-être; moralement, jamais. Sa force de caractère est remarquable à tous points de vue.

Pour que le tableau soit complet, à l’occasion, j’aimerais maintenant lire les témoignages de ses compagnons de misère, et particulièrement celui de Clara Rojas, Captive, paru en 2009 aux éditions Plon.

Pour terminer, je vous laisse avec la présentation de ce livre par Ingrid Betancourt elle-même, en espérant que ce qu’elle en dit et mes quelques mots à son sujet vous inspireront l’envie de l’ouvrir à votre tour.

Prenez soin de vous.

M.

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