Le livre du bonheur (Nina Berberova)

Je parlais dans mon dernier article de ces livres qui dorment plusieurs semaines, parfois des mois ou plus, dans ma bibliothèque avant que l’envie de les en sortir me prenne. Le livre du bonheur de Nina Berberova en est un bel exemple: acheté au Festival du Livre de Mouans-Sartoux en octobre 2016 et sagement assis depuis entre Ingrid Betancourt et Charlotte Brontë, il a fallu attendre la semaine dernière pour que je le déconfine (c’est d’actualité…!).

Je dois admettre, et j’en ai honte, que je ne connaissais pas Nina Berberova avant ce fameux samedi d’automne 2016, et que l’achat de ce bouquin a été avant tout compulsif, son titre faisant écho à merveille à mon état d’esprit d’alors. Quelle poésie dans ces quatre mots, quelles promesses aussi! Pourtant, le livre débute avec un événement peu réjouissant: le suicide de Sam Adler, un jeune violoniste talentueux, dans une chambre d’hôtel à Paris. Avant son geste fatal, il a laissé sur sa table de nuit les coordonnées de Véra, son amie d’enfance, une jeune femme russe également installée en France depuis son mariage avec un de ses compatriotes, d’origine franco-allemande. Dans la lettre d’adieu qu’on remet à Véra, Sam revient entre autres sur certains souvenirs du temps béni de leur enfance commune: « Tu te rappelles – tant pis pour le sentimentalisme, mais à présent tout est permis, même la pleurnicherie -, tu te rappelles, petite Véra, comment, à Piter, chez nous, on restait toi et moi dans la pénombre, couchés sur une fourrure, à bavarder où à nous taire? C’est bien ce que j’ai eu de meilleur dans mon existence, je te le jure, avec aussi les petites aiguilles dans mon cœur à mon premier passage en public. (…) Est-ce que tu te souviens, Véra chérie, comme tu étais extraordinaire, pas jolie, et même grosse? La vie ne te mérite pas. Toi aussi, peut-être, tu mourras un jour comme moi. Mais à qui écriras-tu alors ta dernière lettre, ma pauvre? (…) Encore heureux qu’il y ait quelqu’un dans cette vie à qui dire « adieu », et « merci », et « pardon » pour tous les petits tracas là-bas. ».

Cette lettre est le point de départ d’un long cheminement de Véra à travers ses souvenirs d’enfance. Nous la suivons, petite fille, le jour de sa rencontre avec Sam dans un parc à Saint-Pétersbourg, puis pendant les années de leur amitié, solide et pure, jusqu’au départ de Sam avec sa famille pour échapper à la Révolution russe. La scène de leur séparation m’a grandement émue, on y sent à la fois toute la force de leur attachement réciproque, et tout le chagrin de la séparation exacerbé par l’incertitude de l’avenir. Se reverront-ils un jour? Retrouveront-ils à nouveau un bonheur « aussi limpide, aussi beau que ce qui a été »? Malgré la tristesse qui se dégage de ce passage, Sam, avant de la quitter pour toujours, dit à Véra: « C’est bien qu’il y ait eu tout ça. (…) Il y a quelque chose à emporter avec soi, en dehors des candélabres et de la vaisselle. Et tu sais maintenant, et moi aussi, ce qu’est l’amitié« .

Nous pourrions croire que ses jeunes années ont été pour Véra les plus heureuses et qu’elle n’aura de cesse de retrouver ce bonheur. Pourtant, la vie ne l’épargnera pas. Pas de gros drames, non, mais des épreuves banales, de ces petits cailloux qui font trébucher l’existence. Elle s’en accommode, on la sent même souvent ballottée par la vie sans qu’elle fasse réellement de choix conscients pour son avenir. Son mariage sur un quiproquo après une fête donnée par une amie, puis son départ pour la France pour suivre son époux, en sont une illustration parlante. Elle est aux petits soins pour ce mari tuberculeux, mais l’aime-t-elle? Sans doute à sa façon, résignée. Cette résignation, cette abnégation, on les sent dans ce passage, qui a retenu mon attention: « C’était le mois de mai dehors, ou décembre – mais Véra aimait tout, elle avait pris la résolution une fois pour toutes d’adopter ce comportement avec la vie. Qu’importaient le temps qu’il faisait dehors, qui se trouvait à côté d’elle, ce qui l’attendait derrière cette feuille de calendrier, puisqu’il n’y avait rien ni personne qu’elle n’aimât pas? (…) Mais continuons, continuons (…), continuons cet amour criminel et inflexible de la vie, puisqu’il ne nous reste rien d’autre, elle seule ne partira pas, elle ne nous trahira pas et partira avec nous… ». Cette attitude passive, même si elle ne correspond pas du tout à ma façon de vivre, force mon admiration. Car il en faut, du courage, pour accepter la vie et les épreuves, insignifiantes ou dramatiques, qui parsèment notre chemin, pour les endurer avec flegme et résignation.

À la mort de son mari, Véra suivra la belle-sœur de celui-ci, Lizi, dans le sud de la France. Dans sa compagnie et celle de ses amis, elle passera quelques mois à se divertir sans penser à demain, mais se lassera finalement de cette nouvelle vie et fera ses valises pour rentrer à Paris. Elle y fera la connaissance d’un ancien soupirant de sa mère qui, bien qu’étrange, éclairera son chemin de réflexions intéressantes sur le la vie, le bonheur, la vieillesse. Par exemple: « Je voulais simplement dire qu’on n’a pas besoin, quand on est vieux, de toutes ces étincelles, de tous ces instants soi-disant de folie, on veut seulement durer… (…) On ne veut qu’une chose: de la solidité, de la fidélité, que le bonheur d’aujourd’hui soit encore celui de demain et d’après-demain. On veut que celle qui est à côté de nous soit nôtre pour l’éternité, sans partage, dans la vie et en rêve, et que tout ce que l’on veut elle le veuille aussi. Est-ce que la jeunesse cherche cela? ». Je n’ai pas trouvé de meilleure définition du bonheur conjugal, et du bonheur tout court. C’est finalement cet état de grâce qu’atteindra Véra à la fin du livre, après sa rencontre avec Karelov, qui lui fera comprendre que, dans ce qu’elle avait vécu jusqu’alors, « elle avait pensé qu’elle était heureuse alors qu’elle ne l’était pas du tout ».

225 pages de cheminement intérieur, remarquablement bien écrites, où la poésie du quotidien se retrouve à chaque instant. Le style de Nina Berberova est à la fois simple et d’une beauté particulière, et je me rends compte en parcourant sa biographie que de nombreux éléments de ce récit pourraient être considérés comme autobiographiques: l’émigration vers la France à seize ans (l’âge de Véra lors du départ de Sam), son mariage avec un homme plus âgé qu’elle, sa liberté retrouvée (pour l’écrivaine, par un divorce; pour Véra, par la mort de son époux), sa rencontre avec un autre homme, etc. J’ai été transportée par ma lecture et ai vraiment aimé suivre l’évolution de Véra au fil des années, pour finalement atteindre ce bonheur qui donne son nom au livre. Pour qui s’intéresse à la Russie, c’est une lecture incontournable à mon sens!

J’ai lu ici et là que cet ouvrage est très différent des autres écrits de Nina Berberova, je serais donc curieuse de m’essayer à d’autres lectures de cette autrice! La connaissiez-vous? Quels livres me conseilleriez-vous pour continuer ma découverte?

Avais-je déjà dit que je suis amoureuse de la collection Babel?

À très vite pour de nouvelles chroniques!

M.

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