Le capitaine et les rêves (Björn Larsson)

J’ai toujours été profondément attachée à l’Océan, toile de fond de toutes les histoires que je m’inventais quand j’étais petite. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si nous nous sommes installés en Bretagne! Telle une bernique, je suis maintenant bien accrochée à mon rocher et n’en bougerai plus 🙂 Cet amour de la mer et de tout ce qui s’y rapporte se retrouve dans mes lectures. En effet, j’ai une tendresse particulière pour les livres qui parlent de Bretagne ou d’Irlande et pour ceux dont l’action se déroule dans des contrées maritimes ou en haute mer.

Je m’étais délectée de La sagesse de la mer, découvert par hasard sur un marché aux livres à Nantes, place Sainte-Croix. Je ne connaissais pas Björn Larsson avant ce journal de bord et j’avais été conquise, tant par la plume que par les paysages et les émotions qu’elle faisait naître en moi au fil des pages. Je n’ai pas hésité, lorsque Le capitaine et les rêves a croisé ma route dans une bouquinerie de Dinan, à plonger un peu plus dans l’univers de cet auteur atypique. Et j’ai bien fait! Ce fut un véritable coup de cœur… voire même de foudre.

« Quand un capitaine accoste dans un port, on sait qu’il va repartir. Mais son bref passage peut bouleverser la vie des personnes qu’il a rencontrées. » Rien que la première phrase de la quatrième de couverture me donnait envie d’en savoir plus… Marcel est capitaine à bord d’un navire de marchandises, qu’il conduit de Villagarcía de Arousa (un petit village de Galice) à Marstal au Danemark, en passant par la Bretagne puis l’Irlande. Et quel capitaine! Sa personnalité est solaire: à la fois charismatique, insouciant, affable et épris de liberté, sa présence irradie chaleur et rêve dans la vie des personnes qu’il rencontre, au risque pour elles de s’y brûler et de ressentir encore plus cruellement la banalité de leur vie après son départ. Dans les quatre ports traversés, la vie de deux femmes et deux hommes va être chamboulée par sa rencontre. D’abord celle de Rosa Moreno, une jeune Espagnole qui végète dans un café de village mais rêve d’autres horizons. Madame Le Grand, ensuite, veuve de marin, qui tient un registre de tous ceux qui accostent dans le petit port de Tréguier pour garder une trace de ces vies avant qu’elles ne disparaissent. Un peu plus au nord, à Kinsale, c’est Peter Sympson, un joaillier qui a cherché toute sa vie LA femme qui comprendrait elle aussi la vraie magie des pierres. Enfin, Jacob Nielsen, un informaticien a la retraite qui a réalisé le rêve de sa vie: amasser assez d’argent pour pouvoir se retirer, seul, dans un coin perdu du Danemark.

À première vue, ces personnages n’ont que peu en commun: leur trait d’union, c’est Marcel. Chacun de leur côté, et poussés par des raisons différentes, ils vont se mettre en route pour revoir l’étrange capitaine. Ils se retrouveront tous les quatre dans un bar de Kinsale à guetter l’arrivée du navire à coque noire. Marcel les entraînera alors dans une croisière d’une semaine au large de Baltimore avant de disparaître, un matin. Je ne spoile pas, c’est écrit dans le résumé! Dans une conversation avec Sundgren, son second, il donne la raison de cette idée saugrenue:

« Moi, par contre, je m’imagine toujours que mes petites aventures innocentes, à terre, vont avoir une fin heureuse, à la seule condition que je parte à temps. Mais on dirait que plusieurs de mes connaissances passagères se sont mis dans la tête qu’elles avaient besoin de moi pour réaliser leurs rêves.

– Des coeurs brisés? coupa Sundgren.

– Peut-être. Mais je ne crains que ce ne soit plus grave que ça.

– Alors, pourquoi ne débarquons-nous pas les passagers et ne levons-nous pas l’ancre?

Sundgren ne dissimulait plus son irritation.

– Nous avons le temps, répondit Marcel. Quand le moment sera venu, c’est exactement ce que nous ferons. Mais pas avant que ces quatre-là soient capables de s’appuyer les uns sur les autres et non pas sur moi. »

Je dois avouer que le charisme du capitaine et sa liberté inaliénable ne m’ont pas laissée indifférente, et que j’ai savouré chacune des pages de ce livre. Si je ne me suis vraiment attachée à aucun des personnages, ce n’est pas la faute de l’auteur, qui les a dépeints avec beaucoup de justesse dans leurs émotions, leurs doutes, en un mot dans ce qui les rend humains. Peut-être que le seul pour qui j’aurais été encline à ressentir de la tendresse était Marcel… mais un capitaine repart toujours, il ne faut surtout pas s’y attacher! Paradoxalement, c’est le personnage qui se dévoile le moins, ce qui, allié à son détachement et à sa liberté, lui donne indubitablement une certaine supériorité sur les autres. J’ai beaucoup aimé la description qu’il donne de lui-même à son second: « Il y a des moments, Sundgren, où je me fais l’effer d’être un colporteur de rêves. Chaque fois que je descends à terre dans un coin perdu du monde, je fais en sorte de trouver quelqu’un qui rêve d’une vie différente et légèrement meilleure.  J’insuffle de la vie dans leurs rêves, voilà ce que je fais. Je ne peux pas m’en empêcher, malgré toute l’envie que j’en ai. »

Un colporteur de rêves qui insuffle de la vie dans ceux des autres… c’est si joliment dit. Et c’est un peu ça qui s’est passé pour moi aussi. Je me suis laissée entraîner par le flot du récit, par l’écriture fine et précise de Björn Larsson; je me suis sentie bercée par le roulis des vagues, tant l’on sent que l’écrivain maîtrise la navigation sur le bout des doigts. Et, en effet, ses descriptions sont d’une précision qui déroute mais enchante (j’ai quelquefois ouvert le dictionnaire pour comprendre les termes marins, sans que cela n’ait altéré le plaisir de la lecture). Björn Larsson est en effet un navigateur chevronné, ce qui donne à ses livres le charme rassurant de l’expérience. D’ailleurs, par certains côtés, la personnalité de Marcel doit s’inspirer de la sienne! Il a comblé mes désirs de liberté et d’évasion, sans doute exacerbés par le confinement. Sa maîtrise de la langue – et celle du traducteur, Philippe Bouquet, car bien qu’étant lui-même traducteur et professeur de littérature française en Suède, Björn Larsson ne transpose pas ses propres livres d’une langue à l’autre – rend la lecture extrêmement agréable. Voyez par exemple cette merveille de description d’un crépuscule en mer:

« Il y avait, au large, des crépuscules d’une beauté à pleurer. À ces moments-là, la mer était absolument déserte, le soleil incandescent restait suspendu au-dessus de l’horizon occidental telle une énorme étoile écarlate colorant en rouge sang le ciel avoisinant, tandis que, à l’orient – que ce soleil trop bas ne parvenait plus à éclairer – ce même ciel virait au noir, que la mer n’était plus d’une houle aux reflets de pétrole et que le pouls puissant de l’océan faisait doucement osciller le navire. Lors de tels crépuscules, on pouvait croire que le monde était réconcilié avec lui-même et que, partout, beauté et bonté ne faisaient plus qu’un. »

Source: Triestebookfest

Je crois que je n’attendrai pas longtemps avant de replonger dans un livre de cet auteur… En fait, j’ai déjà repris ce livre (lu il y a une dizaine de jours seulement!) pour en feuilleter quelques pages avant de commencer la journée, pour retrouver un des passages qui m’ont marquée et m’en imprégner à nouveau. Cela m’arrive rarement, ça veut tout dire! Vivement le prochain passage en librairie 🙂

À très vite,

M.

Note: en cliquant sur le nom du traducteur dans l’article, vous trouverez une interview qui lui a été consacrée en 2015 par ActuaLitté. La parole est à mon sens encore trop peu donnée à ces passeurs, j’avais donc envie d’y remédier à ma petite échelle en partageant cette article. On sent la passion dans ses réponses!

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