Le Consentement (Vanessa Springora)

Il y a un an presque jour pour jour, j’imagine comme pour beaucoup d’entre vous, mon feed Instagram s’est retrouvé noyé par la parution de ce livre aux Éditions Grasset. À tort ou à raison, j’avais fini par m’en agacer, trouvant exagérée la publicité qu’on lui faisait et lassant de lire d’innombrables critiques à son sujet. C’est un peu l’ennui avec la communauté Bookstagram, qui a par ailleurs des côtés très positifs : on voit souvent passer les mêmes nouveautés, sur lesquelles tout le monde se rue et dont les chroniques fleurissent toutes en même temps. Cependant, j’avais gardé la référence dans un coin de ma tête, car le sujet me semblait suffisamment intéressant (et fort peu traité en littérature, du moins pas à ma connaissance) pour en tenter la lecture. Et j’ai bien fait !

Ce roman autobiographique percutant est construit en plusieurs sous-parties qui développent trois grands moments autour de la relation de l’auteure avec l’écrivain G.M. (à quoi bon le nommer ? Elle a d’ailleurs décidé de ne le faire apparaître que via ses initiales, comme lui mentionne ses « conquêtes » dans ses romans) : le contexte dans lequel la jeune fille évoluait avant sa rencontre avec l’homme de lettres, l’évolution de leur relation et l’emprise que G.M. a eu sur elle adolescente, puis la lente reconstruction et le harcèlement dont elle a été victime de la part du quinquagénaire lorsqu’elle a souhaité se libérer de cette relation pédophile.

Il a dû falloir bien du courage et de la détermination à cette femme admirable pour publier ce récit cathartique. Comme elle l’a elle-même raconté dans La Grande Librairie du 15 janvier 2020, elle a décidé d’écrire un livre sur ce qu’elle a vécu avec l’objectif d’ « enfermer [G.M.] dans un livre, de le prendre à son propre piège », mais aussi pour participer à une prise de conscience collective, en espérant que son témoignage pourra servir aux jeunes et aux parents d’aujourd’hui. Dans un style fluide, précis, facile à lire, on entre dans l’intimité de G.M. et de la « petite V. », sans jamais avoir l’impression de faire du voyeurisme. Il y a beaucoup de pudeur dans les mots de Vanessa Springora, de retenue également. Au travers des chapitres, on essaie de comprendre le mécanisme de séduction utilisé par cet homme de 50 ans pour amener une jeune fille de 14 ans à avoir des relations sexuelles avec lui sous couvert d’une grande histoire d’amour: « De nouveau, les lettres se succèdent, plus passionnées que les précédentes, G. me déclare son amour sous toutes les formes, me supplie de revenir le voir dès que possible, impossible de vivre sans moi, non, pas une minute supplémentaire ne vaut la peine d’être vécue si ce n’est dans mes bras. Du jour au lendemain, je me suis changée en déesse » (p. 53). Pour une jeune fille fragile, férue de littérature, pour qui les livres sont un moyen d’évasion, on peut entendre que ces déclarations enflammées de la part d’un « grand écrivain » (ou, en tout cas, d’un homme de lettres respecté à cette époque) aient suffi à lui faire perdre la tête. À la fois glacial et glaçant, le récit est d’une précision presque chirurgicale pour relater les faits même les plus sordides, sans jamais tomber dans le pathos. Comme, par exemple, la perte de sa virginité, qui m’aura fait relire plusieurs fois le passage et poser le livre avant de pouvoir continuer : « D’une voix câline, il se vante alors de son expérience, du savoir-faire avec lequel il est toujours parvenu à ôter leur virginité aux très jeunes filles sans jamais les faire souffrir, allant jusqu’à affirmer qu’elles en gardent toute leur vie un souvenir ému (…) Sauf que dans mon cas, impossible de se frayer un passage. (…) De même que l’on doit se signer à coups d’eau bénite avant de franchir le seuil d’une église, posséder corps et âme une jeune fille ne se fait pas sans un certain sens du sacré, c’est-à-dire sans un rituel immuable. Une sodomie a ses règles, se prépare avec application, religieusement. (…) Voilà comment je perds une première partie de ma virginité. Comme un petit garçon, me glisse-t-il dans un murmure. » (p. 54-55). La dignité de Vanessa SPRINGORA, qui émane de chaque ligne de son texte, m’a profondément émue. Même si nous percevons sa colère et sa souffrance sous les mots qu’elle a certainement dû choisir et polir avec soin avant de les coucher sur le papier, à aucun moment elle ne s’abaisse à la haine ou à la tentation de la vengeance. La lente reconstruction qu’elle nous décrit dans la dernière partie de son récit, mise à mal par de nombreux événements et notamment par le harcèlement dont elle a été victime pendant des décennies de la part de G.M., sera-t-elle jamais achevée ? Son témoignage est d’une puissance qui effraie parfois.

Vous l’aurez compris, le livre tourne autour de la notion même du consentement, et notamment de celui des mineurs. Comment peut-on, à 14 ans, consentir à avoir des relations sexuelles avec un adulte (et, dans ce cas, un homme de 35 ans son aîné !) en toute connaissance de cause ? À l’âge de la découverte de son corps, de ses désirs, de la sexualité de manière générale, cela semble délirant de penser qu’un adolescent puisse prendre une décision éclairée en la matière, particulièrement face à un adulte qui, lui, est parfaitement maître de la situation et ne cherche que le moyen d’arriver à ses fins. Le mot « emprise » prend tout son sens dans ce contexte. On aborde également la question de la responsabilité des adultes qui entouraient l’adolescente à cette période, et notamment de sa mère qui, même bien après la fin de cette période noire, ne semble pas en voir le mal. Quelques passages du livre sont particulièrement éloquents, par exemple celui où l’auteure mentionne des dîners à trois à la maison : « Parfois, elle l’invite à dîner dans notre petit appartement sous les combles. À table, tous les trois, autour d’un gigot-haricots verts, on dirait presque une gentille petite famille… » (p.66); ou encore la réaction de sa mère lorsqu’elle lui annonce qu’elle a quitté l’écrivain : « [ma mère] reste d’abord sans voix, puis me lance d’un air attristé: « Le pauvre, tu es sûre? Il t’adore ! » » (p. 152). Encore aujourd’hui, lorsque la « petite V. » devenue adulte cherche « un semblant d’excuse, une petite contrition » de la part de sa mère, celle-ci « ne cède jamais, cramponnée à ses positions. Lorsque j’essaie de la faire changer d’avis en désignant les adolescents qui nous entourent aujourd’hui: Regarde, tu ne vois pas, à quatorze ans, à quel point on est encore une gamine? elle me répond: Ça n’a rien à voir. Tu étais bien plus mûre au même âge. » (p. 201). Le seul moment où on la sentira inquiète, c’est lorsque G.M. sera convoqué à la Brigade des Mineurs : « Le jeudi suivant, ma mère attend le ventre noué des nouvelles de cette entrevue. Elle a conscience que sa responsabilité est en jeu. Pour avoir accepté de couvrir cette relation entre sa fille et G., elle risque, elle aussi, une condamnation. Elle pourrait même perdre ma garde… » (p. 96). Quant à son père, c’est le grand absent de cette histoire, hormis dans deux ou trois scènes pathétiques.

La question de la complaisance du monde littéraire de l’époque est également mise en avant, et Vanessa SPRINGORA n’hésite pas à démystifier ce milieu dans lequel elle évoluait via sa mère, qui travaillait alors pour une maison d’édition. Dans un climat post soixante-huitard où le slogan « il est interdit d’interdire » a encore toute sa place, G.M., au vu et au su de tous, entretient des relations avec de nombreuses très jeunes filles, et assume également un penchant pour les petits garçons, notamment à l’étranger (Manille, par exemple). Ce qui est plus qu’écœurant, c’est qu’il se sert de ces expériences dans toute sa production littéraire, et que celle-ci est appréciée de ses contemporains. Comment a-t-il pu publier ses écrits en toute impunité, en y reproduisant des lettres, des photos et des détails qui permettaient d’identifier les jeunes filles concernées ? Comment le monde littéraire de l’époque, souvent idéalisé comme celui de la libération des mœurs (avec le recul, peut-être était-ce une partie du problème ?) a-t-il fermé les yeux sur ses agissements alors que le mot « pédophile » lui était déjà associé ? Des pétitions pour la dépénalisation des relations entre adultes et adolescents, dont on apprendra plus tard qu’elles étaient rédigées par le même G.M., ont même recueilli la signature d’intellectuels que, personnellement, j’admire (ais ?). 30 ou 40 ans plus tard, il me semble difficile de juger sans avoir une vue précise du contexte, mais je suis quand même choquée d’avoir vu apparaître certains noms, comme par exemple celui de Françoise Dolto, au bas de ces documents. Laissons-leur le bénéfice du doute, il est probable que, pour la plupart, ce débat était effectivement une façon de faire avancer les libertés des enfants, et non de laisser carte blanche à des individus comme G.M. !

Que vous dire pour conclure ? Vous l’aurez compris, je ressors de cette lecture à la fois sonnée et révoltée. Ce témoignage est une vraie claque, et je comprends l’effet bombe qu’il a produit à sa parution ! Il est d’ailleurs sorti en poche récemment, et une adaptation cinématographique est en cours. Je ne peux que vous le recommander !

3 réflexions sur “Le Consentement (Vanessa Springora)

  1. Ping : Janvier – Mon bilan de lecture – Livres & Douceurs

  2. Très belle chronique sur un livre utile. J’avais lu une nouvelle de ce GM, pensant lire une fiction… C’est pour celà que j’ai besoin de connaître le parcours des auteurs que je lis. Après avoir lu de nombreuses chronique j’ai assez peu envie de lire ce livre. C’est le problème dans ces cas-là. Peut-être un peu plus tard !

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour ton commentaire! J’avoue que je m’étais lassée d’en lire des chroniques et avis en tous genres et que c’est pour ça que je l’avais laissé de côté jusqu’à maintenant, mais je pense vraiment qu’il vaut la peine qu’on se penche dessus. De plus, l’écriture est très agréable et rend la lecture fluide, j’ai vraiment apprécié. D’ailleurs, je l’ai lu en un après-midi, avec une pause au moment du fameux passage que je mentionne dans l’article, qui m’a choquée (pas par la manière de le raconter, par l’attitude de G.M.). Bref, une belle découverte, je ne regrette pas du tout d’avoir attendu pour le lire!

      Aimé par 1 personne

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